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Programme

2 déc. 2010

Friedrich Dürrenmatt et la Bohême

Soirée littéraire à l’occasion du vingtième anniversaire de la disparition de Dürrenmatt (1921-1990). Présentation par Jacques Ducrest, lecture par Bernard Nissile, comédien et réalisateur.

Friedrich Dürrenmatt et ses fameux discours

Friedrich Dürrenmatt était un orateur habile qui a toujours su trouver des formes nouvelles et surprenantes pour se faire entendre du public. C´est à travers des discours prononcés à l´occasion de remises de prix (notamment les prix Schiller en 1959 et 1985 et le Prix Büchner en 1986) qu´il a formulé une grande partie de ses considérations théoriques autour de son œuvre dramatique. Il a exposé les principes de sa propre dramaturgie dans la conférence Problèmes de théâtre (1955).

A partir de 1968, Dürrenmatt a pris plusieurs fois la parole pour exposer ses prises de position politiques, comme par exemple lors des débats sur Israël en 1968, 1974 et 1975, ou encore à l´occasion de l´invasion de la Tchécoslovaquie en 1968.

En Suisse, Dürrenmatt n´a jamais hésité à provoquer, notamment à deux occasions devenues célèbres : en 1969, il procède à un examen critique de la politique culturelle en Suisse à l´occasion du discours de remise du prix de littérature de Berne, et dans la foulée donne le prix à des journalistes non conformistes et à un pionnier du service civil. Bien plus tard, vers la fin de sa vie, il transforme un discours en hommage au président tchèque Václav Havel en règlement de compte avec la Suisse de l´affaire des fiches, qu´il compare avec une prison peuplée de détenus et de geôliers volontaires.

Ce soir, vous pourrez entendre des extraits de ces deux textes. 

 

Friedrich Dürrenmatt et Prague 

« Il faut que ce monde inhumain redevienne humain. Mais comment ? » Ainsi Friedrich Dürrenmatt achève-t-il « Les Anabaptistes », une pièce jouée à Prague en 1968, à l´aube d´un printemps fameux qu´elle semble annoncer. Dürrenmatt se sentait proche de la Tchécoslovaquie, ce pays luttant pour son indépendance qu´il a parfois comparé à la Suisse. Quand il se rendra à Prague, en mars 1968, il assistera à une mise en scène provocatrice des Anabaptistes. En relisant cette inquiétante pièce à la lumière de notre siècle, il y a de quoi s´interroger sur la géniale aptitude de Dürrenmatt à ressentir, voire à pressentir l´Histoire. Effondré quand il apprendra que les troupes du Pacte de Varsovie ont envahi la Tchécoslovaquie, Dürrenmatt organisera, ce mémorable 8 septembre 1968, une grande manifestation de protestation.

Les écrivains joueront un rôle fondamental lors des événements. Ils allumeront un feu qui leur vaudra diverses punitions, parce qu´ils mettaient en cause les abus de pouvoir alors en vigueur. Malgré la répression, les idées progressistes de ces intellectuels seront relayées par les étudiants. Tout comme par le « Manifeste des 2000 mots » de Ludvík Vaculík. Signé par plusieurs milliers de personnalités du monde culturel, ce texte trône parmi un important « arsenal » de précieux documents relatifs au Printemps de Prague. Plus que tout autre artiste, les écrivains, avec lesquels Dürrenmatt entretenait des contacts directs, ont joué un rôle fondamental dans les événements du Printemps de Prague. Le communisme à visage humain sera l´une des pierres angulaires de la réflexion politique de Dürrenmatt. En effet, ce dernier s´intéressait à un chemin politique nourri par la bipolarité du capitalisme et du socialisme. Une sorte de troisième voie qu´il recherchait et qu´il a en quelque sorte lue dans le Printemps de Prague.

Dürrenmatt se méfiait du dogmatisme. Même s´il adhérait à une part des idées marxistes, il s´en est éloigné. Il percevait ce courant politique comme une religion sans fondement scientifique. Cela n´a pas empêché l´œuvre de Dürrenmatt de bénéficier d´une très importante réception dans les pays socialistes, et en Tchécoslovaquie plus particulièrement. L´auteur a été plus joué à l´Est qu´à l´Ouest : du côté du pouvoir officiel, on l´interprétait comme un anti-capitaliste. Dürrenmatt a passé le cap de la censure. Mais il est resté particulièrement attentif aux diverses mises en scènes. Il était un esprit libre refusant catégoriquement l´instrumentalisation de ses idées.

 

Interview de Friedrich Dürrenmatt par Irena Březná sur le Printemps de Prague (1985)

Monsieur Dürrenmatt, en 1968 vous avez protesté contre l´occupation de la Tchécoslovaquie par les armées du Pacte de Varsovie.

Friedrich Dürrenmatt : Oui. Deux jours après cette déclaration, j´ai reçu la visite d´un professeur de littérature de Kiev venu m´annoncer que malgré mes critiques à légard de l´Union soviétique, quelles qu´elles soient, j´y serai accueilli chaleureusement. Je lui ai répondu qu´en ce cas, je ne m´y rendrai plus. Et depuis lors, je n´y suis plus allé.

Etes-vous déjà allé en Tchécoslovaquie ?
J´y étais au moment du Printemps de Prague. Les gens débordaient d´optimisme. A Prague même, on donnait une très bonne représentation de ma pièce « Les Anabaptistes ». Elle était très ouvertement dirigée contre le président Antonín Novotný, avec sa photo sur les affiches. C´était osé. Je m´entends encore dire à mes amis tchèques: « Cela risque de mal finir. » Javais un étrange pressentiment. Et puis ce fut l´invasion. Depuis, je n´y suis plus retourné.

Jai vu votre célèbre pièce Les Physiciens à Bratislava en 1967.
Je l´ai vue dans une version scénique à Prague.

La pièce est interdite en Union soviétique à cause des similitudes entre ses physiciens et les physiciens soviétiques dissidents, poursuivis pour des motifs politiques, tels que Yuri Orlov qui purge sa peine au Goulag et Andrei Sakharov qui a été assigné à résidence à Gorki.
Je ne savais pas qu´elle était interdite. J´en suis très heureux. A l´heure actuelle, un nouveau danger nous guette – l´ordinateur. C´est une catastrophe en puissance pour l´économie. Je viens de terminer le livre de Joseph Weizenbaum. Il apporte la preuve que la connaissance informatique est exploitée à des fins militaires. Chaque missile lancé est un ordinateur. Ce sont les physiciens qui ont préparé ces inventions. Quant à la Russie, je trouve vraiment affligeant qu´un écrivain russe, dès qu´il voyage à l´Ouest, se fasse exclure de l´association des écrivains. En Pologne, c´est aussi très embarrassant. La dernière fois, j´ai refusé d´y aller, parce que j´avais été prié, à l´avance, de ne pas parler avec mes amis polonais. En Tchécoslovaquie, mon éditeur Egon Karter voyage à ma place. Il est très intelligent, parle couramment russe, polonais et tchèque. Sa mère est tchèque et son père polonais. Un jour, il a vécu une drôle d´expérience. Pendant qu´il traitait avec les Tchèques, il les a entendus dire à son propos qu´il était un type épouvantable. Il a écouté jusqu´à la fin, puis leur a rétorqué, en tchèque, qu´ils avaient un service de renseignements bien lamentable, car rien qu´en regardant son passeport, ils auraient pu savoir d´où il venait.

Quelle impression la Tchécoslovaquie vous a-t-elle laissée ?
La Tchécoslovaquie m´a très souvent rendu triste. C´est un pays inouï. Prague m´apparaissait comme une ville qui tombe en ruine. Je m´y sentais souvent terriblement mal à l´aise. Accompagné de mon traducteur, je suis allé dans un magasin pour acheter du cristal de Bohême, mais le prix des objets était plus élevé que son salaire. Là-devant, on est gêné et on ne peut rien acheter. Beaucoup de Tchèques savent l´allemand, râlent contre le régime et expriment ouvertement leurs opinions, même le chauffeur de taxi. L´opposition au régime est immense en Tchécoslovaquie. Je n´y ai rencontré absolument personne qui soit en sa faveur. C´est tout à fait grotesque. Un jour, j´ai assisté à une fête de la jeunesse. Tout le monde courait dans tous les sens, avec un uniforme ou un autre, mais il n´y avait aucun spectateur. On a le sentiment que c´est un gouvernement totalement isolé qui règne sur le pays. Et une grande tristesse nous envahit. La Pologne, c´est autrement. Moins triste. A part au printemps 1968 où il y a eu un immense espoir à Prague, mais c´était exceptionnel.

Parmi les auteurs suisses, vous êtes le plus connu en Tchécoslovaquie...
La Tchécoslovaquie me fait de la peine, parce que j´adore les gens. Les Tchèques ont un air de famille avec les Suisses. J´ai toujours vu de nombreuses ressemblances, à part cette tristesse. A une certaine époque, la Tchécoslovaquie a été le plus moderne des pays de l´Europe de l´Est. Tout le malheur a commencé par la construction de l´Etat tchécoslovaque. Sans doute aurait-on pu faire quelque chose d´intelligent de l´Autriche-Hongrie. Oui, un triste chapitre. La bêtise humaine, cest là le problème.


Par son goût pour le grotesque et l´absurde, la littérature tchèque devrait vous plaire.
Naturellement, mais je la connais trop peu. Ce qui m´a toujours impressionné, c´est le public tchèque. Là-bas, c´est le public qui représente l´opposition.

 

Entrée libre.

Caves voûtées.

Ouverture du café littéraire une heure avant le spectacle.

Réservation recommandée : 01 53 73 00 22, ccparis@czech.cz.

 

 

 

Lieu:

18 rue Bonaparte
75006 Paris
France

Date :

2 déc. 2010

Organisateur:

České centrum


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